Les Éditions du Cerf ont publié au mois de mai un essai de l’abbé Albert Jacquemin, Le choix de la rupture. Mgr Lefebvre, Rome, les sacres. 1974-2026 [1]. L’auteur n’est pas un étranger à ces questions. Maître de conférences à la Faculté de droit canonique de l’Institut catholique de Paris, official du Tribunal pénal canonique de la Conférence des évêques de France, il fut ordonné prêtre par Mgr Lefebvre lui-même, à Écône, le 29 juin 1987. C’est au lendemain des consécrations du 30 juin 1988, dont il n’admit pas la légitimité, qu’il quitta la Fraternité Saint-Pie X pour compter parmi les fondateurs de la Fraternité Saint-Pierre. Son livre n’est donc pas le réquisitoire d’un homme ignorant de la Tradition : c’est la plaidoirie de celui qui, voici trente-huit ans, fit le choix inverse de celui d’Écône, et qui en justifie aujourd’hui les attendus.
Disons-le sans détour : l’ouvrage est bien charpenté. Sept chapitres et un épilogue déroulent, avec méthode, la trame des événements de 1974 à 2026, suivis d’une soixantaine de pages de documents. L’abbé Jean-Michel Gleize en a donné, dans le Courrier de Rome, une recension serrée dont nous reprenons ici les articulations les plus décisives [2]. Car derrière la rigueur de la construction se logent deux ruptures de raisonnement qui en compromettent la conclusion.
La thèse de l’abbé Jacquemin tient en deux propositions emboîtées. La première : les sacres furent un acte schismatique. La seconde, plus profonde, qui fonde la première : Mgr Lefebvre aurait entretenu une notion « incomplète et contradictoire » de la Tradition. Examinons-les dans cet ordre.
Première rupture : la confusion de l’ordre et de la juridiction
L’argument canonique central se trouve au chapitre IV. Selon l’auteur, une consécration épiscopale n’est pas schismatique parce que le nouvel évêque revendiquerait une juridiction sur un troupeau contre la volonté du pape, mais parce que l’acte lui-même, accompli sans mandat pontifical, constituerait une atteinte à la primauté de juridiction du Pontife romain, à qui appartient le droit exclusif d’instituer librement les évêques. Et l’abbé Jacquemin d’invoquer, à l’appui, la constitution dogmatique Pastor aeternus du concile du Vatican [3].
L’invocation se retourne contre lui. Pastor aeternus définit le pouvoir de juridiction ordinaire, universelle et immédiate du pape, c’est-à-dire l’attribution d’une juridiction sur une Église particulière. Le concile ne parle nullement de la consécration épiscopale en tant qu’elle confère le seul pouvoir d’ordre. Or c’est précisément là que tout se joue. Donner à un évêque une juridiction contre la volonté du pape, c’est usurper une part du pouvoir suprême que le seul Vicaire du Christ possède : c’est faire schisme. Consacrer un évêque contre la volonté du pape, c’est transmettre la plénitude du sacerdoce du Christ (communication que tout évêque, ministre du Christ, peut validement accomplir) : c’est, au pire, désobéir. L’autorisation du pape est requise dans les deux cas, parce qu’il est de droit divin le chef de l’Église ; mais elle ne l’est pas au même titre. Dans le premier cas, le pape est seul à pouvoir poser l’acte. Dans le second, sa permission est requise sans que l’acte lui soit réservé.
Faute d’avoir maintenu cette distinction classique, l’abbé Jacquemin construit un raisonnement circulaire : l’acte serait schismatique parce qu’il faut qu’il le soit, et il faut qu’il le soit parce que la thèse l’exige. La démonstration tourne sur elle-même.
L’auteur en paraît d’ailleurs conscient malgré lui. Après avoir posé que la consécration d’évêques auxiliaires sans juridiction est déjà, par elle-même, schismatique, il rouvre quelques lignes plus loin l’objection même de Mgr Lefebvre : il ne s’agissait que d’auxiliaires, munis du seul pouvoir d’ordre, sans juridiction, donc sans schisme. Reposer la question, n’est-ce pas avouer que la première réponse ne convainquait pas ? Pour la faire tenir, il lui faut alors importer une théologie particulière de l’épiscopat : on pourrait distinguer l’ordre et la juridiction, mais non les séparer réellement dans la personne d’un évêque, sous peine d’un « épiscopat tronqué ou amputé ».
Cette théologie, si elle se réclame du catholicisme, est neuve. Elle reprend la thèse de « l’épiscopat autonome » défendue depuis trente ans par l’abbé Bisig et le Père de Blignières, et elle ne trouve d’appui ni dans le Magistère constant, ni chez les meilleurs auteurs d’ecclésiologie : Charles Journet, Raymond Dulac, Victor-Alain Berto. Un canoniste de ce rang devrait le savoir : on ne fonde pas une qualification aussi grave que celle de schisme sur une opinion théologique récente et contestée.
Seconde rupture : un Magistère réduit au temps présent
La racine du désaccord, l’abbé Jacquemin la cherche (à juste titre) plus bas que la canonicité. Reprenant le diagnostic du motu proprio Ecclesia Dei adflicta [4], il reproche à Mgr Lefebvre une notion « incomplète » de la Tradition : l’archevêque aurait confondu la Tradition et les traditions, défini la Tradition comme ce qui précédait Vatican II, et figé en « ensemble normatif » ce qui était un « état historique particulier de l’Église ». De là, conclut-il, une redéfinition de l’obéissance comme fidélité exclusive à un passé normatif.
C’est ici que le raisonnement manque sa cible, faute d’avoir écouté son adversaire. Jamais Mgr Lefebvre ne parle du « passé », ni de « l’Église d’avant le Concile ». Il parle de l’Église de toujours, et l’expression n’a chez lui aucun sens chronologique. Elle désigne une identité objective : celle du dépôt de la foi, que le Magistère doit transmettre en lui conservant toujours le sens voulu par Dieu. C’est l’enseignement exprès du concile du Vatican :
La doctrine de foi que Dieu a révélée n’a pas été proposée comme une découverte philosophique à faire progresser par la réflexion de l’homme, mais comme un dépôt divin confié à l’Épouse du Christ pour qu’elle le garde fidèlement et le présente infailliblement. En conséquence, le sens des dogmes sacrés qui doit être conservé à perpétuité est celui que notre Mère la sainte Église a présenté une fois pour toutes, et jamais il n’est loisible de s’en écarter sous le prétexte ou au nom d’une compréhension plus poussée.
Dei Filius, ch. IV (DS 3020)
L’Église de toujours est « de toujours » parce qu’elle transmet une vérité éternelle et immuable comme Dieu. En réduisant cette permanence à une nostalgie du passé, l’abbé Jacquemin ne réfute pas Mgr Lefebvre : il change de sujet.
Et il le change au profit d’une autre conception, qu’il assume. Pour lui, « il n’y a pas, théologiquement, d’Église d’autrefois » : l’Église est nécessairement celle du temps présent. Le Magistère vivant se réduit alors au magistère actuel, pensé comme l’expression de la vie présente du Peuple de Dieu. On reconnaît l’image du « fleuve vivant » chère à Benoît XVI, reprise par le pape François. Or cette image porte une inversion grave, que François a formulée sans détour en affirmant que nos formulations de foi seraient l’expression d’une vie vécue ecclésialement. C’est renverser l’ordre réel des choses. Les formulations de foi sont l’expression conceptuelle des vérités que Dieu a révélées et que le Magistère propose à l’adhésion des fidèles ; c’est la vie ecclésiale qui doit se conformer à ces vérités, non l’inverse. Faire de l’expérience commune du Peuple de Dieu la source des formulations de foi, c’est identifier la Révélation à une conscience collective qui évolue, ce que le Magistère de toujours nomme précisément modernisme.
Le vrai lieu du débat
On voit dès lors quel est le véritable enjeu. L’opposition n’est pas entre l’obéissance et la révolte, ni entre l’Église et un évêque nostalgique. Elle est entre deux conceptions de la Tradition et du Magistère : l’une, héritée de Trente et du Vatican, pour laquelle le Magistère est le gardien d’un dépôt immuable ; l’autre, issue de la lecture de Vatican II prolongée jusqu’à Amoris laetitia et Fiducia supplicans, pour laquelle la Tradition est un flux dont le présent est la norme. L’abbé Jacquemin défend la seconde. Il en a le droit. Mais il ne peut prétendre, à partir d’elle, prouver la rupture de la première : il ne fait que la présupposer.
Loin d’avoir accompli une rupture, Mgr Lefebvre aura été le héraut d’une fidélité, au prix d’apparaître schismatique aux yeux d’un monde ecclésiastique qui avait, lui, changé de doctrine. Trente-huit ans après l’été 1988, les consécrations annoncées pour le 1er juillet 2026 s’inscrivent dans la même logique (non de rupture, mais de survie) face à une Rome dont la dérive morale se confirme, et face à une mouvance Ecclesia Dei moins assurée que jamais de ses lendemains. L’état de nécessité, que rien n’a démenti, garde tous ses droits.
Notes
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Albert Jacquemin, Le choix de la rupture. Mgr Lefebvre, Rome, les sacres. 1974-2026, Paris, Éditions du Cerf, 2026.
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Jean-Michel Gleize, « Quelle rupture ? », recension parue dans le Courrier de Rome, n° 697, mai 2026. La présente analyse en reprend les principales articulations.
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Concile du Vatican (1870), const. dogmatique Pastor aeternus, ch. III.
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Jean-Paul II, motu proprio Ecclesia Dei adflicta, 2 juillet 1988, n° 4.