L’objection est techniquement exacte sur un point — et fragile sur tout le reste. Démontons-la pièce par pièce, parce qu’elle est l’arme rhétorique la plus utilisée par les adversaires de la Tradition depuis le 21 janvier 2009.

Ce qui est juste dans l’objection

Oui, en droit canonique classique, remissio censurae n’est pas absolutio a peccato. Lever une censure — excommunication, suspense, interdit — supprime la peine médicinale, mais ne déclare pas en soi que l’acte sous-jacent était licite. C’est élémentaire (cf. cann. 1354 à 1361 du Code de 1983). L’objection ne tombe donc pas de la naïveté. Elle s’effondre ailleurs.

Première faille : la nature même de l’excommunication levée

L’excommunication de 1988 était latae sententiae — encourue automatiquement par le fait même de l’acte (can. 1382). Or les canons 1323 et 1324 prévoient les circonstances dans lesquelles aucune peine n’est encourue, même si l’acte a été matériellement posé.

Le can. 1323 4° excuse « celui qui a agi contraint par une crainte grave, même relativement, ou par nécessité ou pour éviter un grave dommage ».

Le can. 1323 7° excuse « celui qui sans faute a estimé que l’une des circonstances dont il est question aux nn. 4 ou 5 était présente ».

Le can. 1324 §1 8° atténue ou supprime la peine pour quiconque a agi « par erreur, fût-elle coupable, en croyant à l’une des circonstances dont parle le can. 1323 ».

Si Mgr Lefebvre a agi dans la conviction d’un état de nécessité — ce qui est documenté noir sur blanc dans ses écrits, sermons et correspondances depuis 1974 — l’excommunication n’a jamais été encourue. La levée de 2009 n’est alors pas une grâce qui couvre une faute. C’est la reconnaissance, tardive et silencieuse, que la sanction était sans objet.

C’est d’ailleurs la lecture qu’avait proposée le cardinal Castrillón Hoyos, président de la Commission Ecclesia Dei, dès son entretien à 30 Giorni en 2005 : « Ils ne sont pas en schisme, ils sont à l’intérieur de l’Église. »

Deuxième faille : ce que Rome a fait après 2009

Les actes pontificaux postérieurs sont des aveux implicites mais décisifs.

Année jubilaire de la Miséricorde, 2015 : François accorde aux prêtres de la Fraternité la faculté universelle de confesser validement et licitement. Faculté reconduite sine die en novembre 2016 par la lettre apostolique Misericordia et misera, §12.

Avril 2017 : François autorise les ordinaires diocésains à déléguer aux prêtres de la Fraternité la faculté de bénir les mariages — autre acte juridictionnel majeur.

Réception officielle de Mgr Fellay puis de Mgr Pagliarani au Vatican à plusieurs reprises, sans aucune cérémonie d’abjuration ni de réintégration formelle.

Or Rome ne peut pas conférer de juridiction à des schismatiques. C’est doctrine constante. Si la faute de 1988 était substantiellement schismatique, ces actes pontificaux seraient nuls. Soit François contredit la doctrine, soit la qualification de schisme est intenable. Logiquement, on ne peut pas tenir les deux à la fois.

Troisième faille : quelle « gravité » résiduelle, exactement ?

Posons la question crûment. Que reste-t-il après 2009 ?

Pas d’hérésie. Mgr Lefebvre a consacré dans le rite valide, avec foi catholique intacte. Aucun adversaire sérieux ne prétend autre chose.

Pas de schisme formel : Rome elle-même l’a reconnu (Castrillón Hoyos en 2005, lettre de Benoît XVI aux évêques du 10 mars 2009, Mgr Pozzo dans Christ und Welt en 2016 : « Aucun schisme. »).

Reste la désobéissance, dont Benoît XVI parle comme « situation canoniquement irrégulière » — pas comme faute mortelle. Et même cette désobéissance est canoniquement excusable au titre des cann. 1323-1324 si l’état de nécessité a été sincèrement perçu.

Quatrième faille : l’incohérence des accusateurs

L’argument « la levée ne supprime pas la gravité » est, en droit, un principe abstrait. Appliquons-le universellement.

Le cardinal McCarrick, abuseur notoire pendant des décennies, n’a été laïcisé qu’en 2019 — la levée d’aucune peine ne supprime la gravité de ce que la hiérarchie a toléré. Les évêques allemands qui bénissent publiquement des couples de même sexe en violation directe du Responsum de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de mars 2021 : aucune sanction, aucune levée à invoquer, gravité intacte. L’incident de la Pachamama, octobre 2019 : objet de culte païen placé dans une basilique romaine. Gravité ? Silence.

Si les adversaires de la Tradition appliquaient à ces dossiers un dixième de la rigueur qu’ils déploient contre 1988, ils auraient un argument. Tant qu’ils ne le font pas, leur usage du principe est purement ad hominem.

Cinquième faille : la loi suprême

Le canon 1752 — dernier canon du Code, position théologiquement signifiante — pose que salus animarum suprema lex : le salut des âmes est la loi suprême. Toute la discipline ecclésiastique se hiérarchise sous cette loi. Quand l’autorité ordinaire renonce à pourvoir à la transmission intègre du dépôt, la Tradition canonique — saint Athanase au IVᵉ siècle, saint Hilaire de Poitiers, Eusèbe de Verceil, plus tard Cajetan, Suárez, saint Robert Bellarmin — admet une suppléance en faveur du bien commun spirituel. C’est la trame doctrinale constante des actes posés en état de nécessité depuis vingt siècles.

Conclusion

L’argument « la levée ne signifie pas absolution de la faute » est techniquement correct mais doublement défaillant.

Premièrement, il présuppose qu’il y a eu faute — ce qui n’est pas démontré : les cann. 1323-1324 rendent l’acte excusable, et Rome elle-même a renoncé à le qualifier de schismatique.

Deuxièmement, il n’est jamais appliqué par ses propres défenseurs aux dossiers où la gravité réelle est manifeste. C’est un argument à géométrie variable, donc canoniquement inopérant.

La position tient en une phrase : la Fraternité n’a jamais cessé d’appartenir à l’Église romaine, elle a agi dans un état de nécessité reconnu par les canons eux-mêmes, et les actes postérieurs à 2009 du Saint-Siège le confirment a contrario.


Sources

Code de droit canonique de 1983, cann. 1323, 1324, 1354 à 1361, 1382, 1752. — Décret du cardinal Giovanni Battista Re, Cum gravissimo, 21 janvier 2009 (remise de l’excommunication des quatre évêques). — Benoît XVI, lettre aux évêques de l’Église catholique du 10 mars 2009. — Cardinal Darío Castrillón Hoyos, entretien à 30 Giorni, 2005. — Mgr Guido Pozzo, entretien à Christ und Welt, 2016. — François, lettre apostolique Misericordia et misera, 20 novembre 2016, §12. — François, lettre du Saint-Siège du 4 avril 2017 sur les mariages célébrés dans la FSSPX. — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Responsum ad dubium sur les bénédictions des couples de même sexe, 15 mars 2021.